Bagatelles pour mon journal. En 2017, la moitié des jeunes Pakistanaises ignoraient ce qu’était le cycle menstruel
04 mai 2025
/image%2F7030078%2F20250504%2Fob_5e6612_bag-250225.jpg)
En France, le terme menstrues semble aujourd’hui le plus répandu avec menstruations et flux menstruel. On a oublié, parce que vieillies et trop familières, les expressions avoir ses ragnagnas, avoir ses coquelicots, avoir ses ours, avoir ses affaires qui ont longtemps rivalisé avec les anglais ont débarqué ou être indisposée. Quoi qu’il en soit, ce saignement régulier a permis à la gent masculine régentant le patriarcat de jeter l’opprobre sur les femmes. « Dans les années 1870, Pierre Larousse, pourtant assez misogyne, doit rappeler que « le sang des règles est aussi pur que celui du reste du corps. » comme le rappelle à propos Ivan Jablonka ( Des hommes justes, Seuil 2019, p. 55).
Ce comportement perdure pour des raisons essentiellement religieuses et machistes. La femme s’y trouve largement dévalorisée, alors qu’il s’agit d’un phénomène naturel dont elle n’est en rien responsable. Je dirais même qu’elle en est la victime.
Les hommes ignorent, ou feignent de ne pas savoir, ce qui peut se cacher comme souffrance derrière cette servitude féminine qui constitue pour beaucoup un véritable boulet. Tous les mois, et pendant plusieurs décennies, retour des mêmes légers malaises, voire de véritables douleurs (les « dysménorrhées »). Cet écoulement sanguin d’origine utérine est nommé et surtout vécu différemment d’un pays à l’autre. Dans de nombreux cas, il s’agit pour les intéressées d’une flétrissure, un sujet de honte et d’humiliation. « D’après un sondage réalisé en 2017 par l’Unicef, la moitié des jeunes Pakistanaises interrogées ignoraient ce qu’était le cycle menstruel avant d’y être confrontées[1] ».
Au Népal, pays de 30 millions d’habitants, une tradition ancestrale, la « chhaupadi » – illégale depuis 2005 – impose aux femmes de quitter leur foyer quand elles ont leurs règles car, durant cette période, une femme est considérée comme sale et impure. Il arrive dans ces circonstances que des femmes en soient réduites à vivre dehors, sans abri, et meurent de froid.[2] Ce pays se présente pourtant comme une « république démocratique ». La tradition hindoue de la « chhaupadi » ou « exil menstruel » se retrouve dans d’autres formes de croyance, car cette superstition obscurantiste ne sévit pas seulement au Népal. Il semble même que ce tabou affecte à peu près toutes les sociétés humaines, avec plus ou moins de rigueur.
« Selon Pline l’Ancien, auteur de l’Histoire naturelle, le sang menstruel fait tourner le vin, dépérir les récoltes, tomber les fruits de l’arbre, mourir les abeilles, rouiller le fer.[3]» Enfant, j’ai surpris des remarques en cuisine, selon lesquelles une femme « réglée » ne devait pas s’approcher d’une mayonnaise en cours de fabrication, car elle risquait de la faire tourner…
Cette croyance irrationnelle se retrouve en maints endroits sur la planète. Il paraît que dans certains pays d’Afrique, les femmes qui ont leurs règles ne doivent pas monter à l’étage des magasins pour ne pas « contaminer » les hommes qui circuleraient sous leurs pieds. Ainsi, dans le judaïsme, si la rigueur de la « chhaupadi » n’existe pas, la loi religieuse régissant les rapports entre hommes et femmes prévoit cependant leur séparation au sein même de l’espace domestique. Dans l’Islam, durant leurs règles, les musulmanes ne peuvent effectuer les cinq prières rituelles quotidiennes. Elles ne peuvent non plus jeûner, ni toucher le Coran ou tourner autour de la Kaaba.
C’est l’Ancien Testament qui a lancé cet opprobre sur une fonction humaine naturelle et aliénante. Voir un extrait lamentablement édifiant du Lévitique 15 : « La femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera sept jours dans son impureté. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir. Tout lit sur lequel elle couchera pendant son impureté sera impur, et tout objet sur lequel elle s’assiéra sera impur. Quiconque touchera son lit lavera ses vêtements, se lavera dans l’eau, et sera impur jusqu’au soir… »
[1] « Les règles féminines, tabou immémorial au Pakistan », L’Express, 15 septembre 2019.
[2] « C’est une victoire pour les militants des droits des femmes au Népal : ce vendredi, un homme a été arrêté pour avoir causé la mort de sa belle-sœur, Parbati Buda Rawat. La jeune femme avait été exclue de la maison familiale par son beau-frère car elle avait ses règles. La Népalaise de 21 ans avait été contrainte de passer la nuit dans une cabane. Pour se tenir chaud durant le rude hiver himalayen, elle a allumé un feu. L’inhalation de la fumée l’a tuée. » (Libération, « Tabou des règles : au Népal, un homme arrêté après la mort de sa belle-sœur, par Eva-Luna Tholance, 27 décembre 2019).
[3] Ivan Jablonka, Des hommes justes, Seuil 2019, p. 54.