Dieppe, la ville « aux quatre ports » fait partie du Pays de Caux dont je me réclame natif, bien que Rouen n’en soit pas. Mais comment me sentir cauchois autrement ?

C’est dans cette ville que le sentiment d’abandon m’a profondément marqué. J’avais six ou sept ans et je passais une grande partie des vacances d’été à Janval, un quartier populaire de Dieppe, excentré sur les hauteurs. Un couple de personnes d’un âge avancé – des sexagénaires, à mon avis – me prenait en pension. Ma mère me rendait visite les week-ends et c’était un déchirement dont je conserve encore la sensation, lorsque nous allions la reconduire à la gare, le dimanche en fin d’après-midi. J’ai souvent pensé que je n’allais pas survivre à cette séparation qui nous faisait larmoyer tous les deux, mais mon argent de poche et l’idée d’aller au cinéma le jeudi suivant m’aidaient à surmonter ce drame régulier.

La maison « de pépé et mémé », comme il fut décidé que je les appellerais, se trouvait juste derrière l’église du Sacré-Cœur et son presbytère, dont nous séparait une haie mitoyenne. C’est là que j’ai découvert les groseilles à maquereau dont j’allais me régaler gloutonnement. Cette partie du jardin avait ma préférence aussi, puisque j’y trouvais davantage d’escargots – le climat local humide leur était favorable – dont je faisais un « élevage », même s’il s’agissait plutôt d’une ménagerie. En effet, j’avais le sentiment de leur apprendre un numéro de cirque dont j’étais à la fois le dompteur et l’unique spectateur. Le show consistait à les faire progresser sur des morceaux de bois étroits, ce qu’ils faisaient spontanément j’imagine, mais dont je m’attribuais la réussite, puisque j’étais leur dresseur. J’appréciais aussi la présence dans le poulailler d’un couple de « Cayennes » – une poule et un coq nains, dont le nom est issu du tristement célèbre bagne où certains détenus avaient le droit d’en élever. Les œufs m’étaient réservés, sauf quand la poule décidait de couver…

Mon autre activité concernait les papillons. Ils étaient nombreux en ce temps-là et je n’avais que l’embarras du choix pour les attraper lorsqu’ils se posaient sur les glaïeuls, cosmos, zinnias ou dahlias qui égayaient notre jardin, plutôt consacré aux légumes destinés à la consommation familiale. Je pense qu’il s’agissait d’espèces assez ordinaires comme le machaon ou grand porte-queue, la belle-dame, le citron, la piéride du chou1 et la petite tortue. Je ne pense pas que le grand sylvain soit venu nous rendre visite. Évidemment, à l’époque j’ignorais qu’ils portaient un nom spécifique. Quelques extravagantes beautés s’aventuraient sans doute aussi dans ce lieu, mais ma mémoire ne les a pas retenues. En ce temps-là, ni les lépidoptères ni la nature ne faisaient encore partie de mes préoccupations et j’ignorais tout de Nabokov ou de Bergounioux…

Durant ces vacances, l’après-midi, après le déjeuner, j’avais le droit d’aller chez des voisins, un vieux couple dont la femme aveugle semblait ne jamais sortir du fauteuil imposant où elle se tenait ratatinée. Elle était petite (il m’est arrivé de la voir debout), volumineuse, et son menton arborait des poils de barbe impressionnants organisés autour d’énormes grains de beauté. Je crois également me souvenir qu’elle dégageait une odeur plutôt désagréable, mais comme c’était l’été, portes et fenêtres restaient ouvertes et l’air circulait. Je venais lui faire la lecture. Elle possédait de vieux journaux illustrés et, autant qu’il m’en souvienne, ils racontaient surtout la guerre.

Quand la lecture la lassait – ce qui m’arrivait aussi –, elle me faisait la conversation en multipliant les sujets avec volubilité. Elle évoquait même – et ce sujet me dépassait – la guerre d’Indochine avec une exubérance et une hargne non retenue contre les communistes… Elle me racontait également des histoires drôles, salaces parfois. Je ne devais pas tout comprendre, mais j’en ai conservé assez longtemps le souvenir.

C’est au cours de ces vacances dieppoises que l’on m’a inscrit à la piscine en plein air. Victime d’aquaphobie, cette peur démesurée de l’eau sans doute transmise par ma mère pantophobe – une personne qui a peur de tout –, j’ai alors développé une ablutophobie, c’est-à-dire une peur irrationnelle de se noyer, et j’avoue avoir donné du fil à retordre au maître-nageur qui m’avait en charge. « La plupart des hommes ne veulent pas nager avant d’avoir appris à le faire », affirme Hermann Hesse dans Le loup des steppes. Résultat : je me suis contenté de rester un modeste baigneur car, finalement, barboter me convient très bien. Au besoin, une baignoire me suffirait. Bref, je n’ai vraiment apprécié la baignade que durant ces vacances dieppoises, et plus tard en Corse où la température de l’eau correspondait à mon besoin de confort.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Dieppe fut le théâtre d’une expédition militaire essentielle, en vue de préparer le Débarquement de 1944. Cette « Opération Jubilee » fut en quelque sorte une répétition de  l’assaut du 6 juin 1944 : elle visait à tester la résistance allemande à un débarquement. En une journée seulement, le 19 août 1942, elle coûta la vie à plusieurs milliers de soldats, essentiellement des Canadiens, des Britanniques et quelques Américains.

Le cimetière canadien des Vertus, situé sur la commune de Hautot-sur-Mer, a recueilli les corps de ces soldats victimes des implacables tirs allemands. Une année, alors que je me trouvais à Janval, on demanda à ma mère si elle acceptait qu’on me filme pour les actualités canadiennes, en train de fleurir la tombe d’un de ces soldats. Je me souviens encore de ce moment où, soigneusement peigné et tiré à quatre épingles, je m’agenouille pour déposer une gerbe à l’endroit prévu. Je suis content d’avoir accompli ce geste symbolique, même s’il a été dicté par la circonstance et s’il s’agissait d’une mise en scène. Ne sommes-nous pas hautement redevables à ces hommes de nationalités diverses qui sont morts pour que nous vivions libres ? Comme nous sommes débiteurs de Churchill et des Britanniques de la Seconde Guerre mondiale pour leur résistance et leurs sacrifices, lesquels ont finalement eu raison de l’hydre hitlérienne. N’oublions pas pour autant les Résistances dans divers pays, dont bien sûr la France.

__________

 

1 Vladimir Nabokov, Personne n’aime comme nous. Éditions Mille et une nuits, 2021, p. 24.



 

Retour à l'accueil