Pages 533 à 54 

 

« C’est le siècle chien-loup qui sur moi s’est jeté, Mais pas de sang de loup dans mes veines… »
Ossip Mandelstam [2001]

La datcha* est une maison de citadins, située en dehors de la ville, où l’on se repose parfois mais surtout où l’on cultive un potager. Lieu de villégiature des classes privilégiées dans la Russie prérévolutionnaire, la datcha conserve son caractère élitiste pendant les premières décennies du régime soviétique. À la fin des années 1940, dans un contexte de crise alimentaire [1], les autorités commencent à distribuer des lopins de terre (u?astki) aux citadins, afin de leur permettre de cultiver un potager. Ces lopins sont réunis dans des « associations de jardinage » (sadovod?eskie tovariš?estva) ou « jardins collectifs » (kolektivnye sady). Sur ces parcelles, les citadins construisent des remises, cabanes et cabanons qualifiés dès les années 1960 de « datchas ». La législation s’assouplit dans les années 1970 et 1980 : les da?niki se lancent alors parfois dans la construction d’une véritable résidence secondaire. Le jardin collectif est ainsi de plus en plus assimilé à un lotissement de datchas (da?nyj massiv). En outre, les enfants et petits-enfants citadins qualifient souvent de « datcha » la maison de leurs parents ou grands-parents villageois (sel’skij dom ou dom v derevne) ; elle est généralement entourée d’un jardin. Ainsi, aujourd’hui, le terme « datcha » renvoie à la double image d’une maison et d’un potager [Lovell, 2003 ; Traven, 2005].

En nous appuyant sur des matériaux recueillis lors de plusieurs séjours en Biélorussie [2] entre 1999 et 2003 [3], nous chercherons à saisir comment, dans le monde soviétique et post-soviétique, ces maisons et ces jardins constituent des lieux par lesquels la mémoire familiale est transmise.

Lire la suite : https://shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2007-3-page-533?lang=fr

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Notes
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    * Je remercie Sophie Chevalier, Charles-Henry Cuin, Judith Kühr, Virginie Malochet, Marion Nogues, Sandrine Rui et Florence Weber pour leurs lectures minutieuses et leurs précieux conseils, qui m’ont permis d’améliorer la première version du texte.
  •  
    1 On peut notamment souligner que, en 1946, une sécheresse exceptionnelle a réduit la récolte soviétique à un « niveau dérisoire » [Girault et Ferro, 1989 : 188].
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    2 La République populaire de Biélorussie, proclamée en mars 1918 sous l’occupation allemande, devient alors la République socialiste soviétique de Biélorussie et est intégrée à l’urss en 1922. Auparavant, il n’a jamais existé d’État biélorusse. Le 27 juillet 1990, la Biélorussie a une nouvelle fois proclamé sa souveraineté [Marcou et Pankovski, 2003].
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    3 Ce travail sur les datchas s’inscrit dans le cadre d’une thèse de sociologie intitulée « Datchas, jardins et potagers en Biélorussie. Figures de l’individu post-soviétique », menée sous la direction de C.-H. Cuin et soutenue le 8 décembre 2004 à l’université Victor Segalen – Bordeaux 2. Le travail de terrain (observations ; réalisation d’une quarantaine d’entretiens) a été effectué en Biélorussie, entre 1999 et 2003. Notons d’emblée que l’analyse des liens entre mémoire familiale et culture du potager à la datcha n’épuise pas le répertoire de sens de cette « passion ordinaire ».
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